Sommaire · 9 parties
Automne 2015. Un site anonyme commence à publier des contrats de joueurs, des accords entre clubs et fonds d'investissement, des annexes qu'on n'était jamais censé lire. Son animateur signe « John ». Pendant trois ans, ses documents vont alimenter la plus grosse fuite de l'histoire du sport, relayée par une quinzaine de rédactions européennes. Puis « John » prend un visage et un nom, Rui Pinto, et passe du statut de source à celui de prévenu. Onze ans après les premières publications, la justice portugaise n'en a toujours pas complètement fini avec lui.
« John », le Portugais de Budapest
Rui Pinto est un Portugais autodidacte en informatique. Il vit à Budapest, en Hongrie, depuis 2015 selon franceinfo. C'est de là qu'il lance Football Leaks, un site qui met en ligne des documents confidentiels du football professionnel : contrats de travail, accords de transfert, commissions, clauses cachées.
Parmi les sujets qui reviennent, la tierce propriété, ces contrats par lesquels un fonds détient une part de la valeur de revente d'un joueur. La FIFA vient justement de l'interdire, à compter du 1er mai 2015. Si le sujet te dit quelque chose, c'est normal : on l'a raconté dans l'affaire Tevez et Mascherano.
« John » refuse de se présenter comme un pirate : il parle de sources et de réseau. Les enquêteurs portugais verront les choses autrement.
Der Spiegel, Mediapart et 18,6 millions de documents
En février 2016, « John » confie une grande partie de ses fichiers à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel. Le magazine fait un choix qui va compter : il partage les données avec European Investigative Collaborations (EIC), un réseau de médias européens dont fait partie Mediapart, en France. Le Soir en Belgique, El Mundo en Espagne, Expresso au Portugal ou encore NRC aux Pays-Bas travaillent sur la même matière.
Le 2 décembre 2016, les partenaires publient ensemble. Selon EIC, la fuite représente 1,9 téraoctet et 18,6 millions de documents : contrats originaux avec leurs accords annexes secrets, courriels, tableurs, photos. Une soixantaine de journalistes de quatorze pays ont travaillé plus de sept mois dessus. Les articles portent sur l'optimisation fiscale de joueurs et d'entraîneurs, les montages offshore, la tierce propriété, les commissions d'intermédiaires.
Début 2018, « John » remet au Spiegel une seconde livraison : plus de 70 millions de documents, 3,4 téraoctets. Le consortium, cette fois environ 80 journalistes de 15 médias, publie une nouvelle série en novembre 2018. Il y est question notamment de projets de compétition européenne fermée et du respect du fair-play financier de l'UEFA par certains grands clubs.
Quand les parquets s'en mêlent
Les articles de 2016 ne restent pas dans les kiosques. En décembre 2016, le Parquet national financier (PNF), en France, ouvre une enquête pour blanchiment et fraude fiscale aggravée en bande organisée, à la suite des publications du consortium. Après la vague de novembre 2018, il en ouvre une nouvelle phase.
Le 19 février 2019, Eurojust, l'agence européenne de coopération judiciaire, réunit à La Haye des magistrats d'une dizaine de pays pour coordonner l'exploitation des données Football Leaks. Les parquets français, belge et portugais tiennent la conférence de presse. Ce que ces enquêtes ont donné, affaire par affaire, dépasse le cadre de ce récit : beaucoup ont été classées, réglées ou sont restées confidentielles, et chaque personne visée reste présumée innocente tant qu'aucune condamnation définitive n'est prononcée.
Un dossier, en revanche, est allé au bout. Après les publications de novembre 2018, l'UEFA ouvre en mars 2019 une enquête sur le respect du fair-play financier par Manchester City. En février 2020, l'instance de jugement de l'UEFA exclut le club de ses compétitions pour deux saisons et lui inflige 30 millions d'euros d'amende. Le club fait appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). Le 13 juillet 2020, le TAS annule l'exclusion : la plupart des manquements reprochés sont soit non établis, soit prescrits, le règlement de l'UEFA prévoyant un délai de cinq ans. Il maintient une amende de 10 millions d'euros pour défaut de coopération avec l'enquête. Le TAS a jugé recevables des courriels issus de la fuite, sans les estimer suffisants pour prouver l'accusation.
Janvier 2019 : la source devient prévenu
En janvier 2019, Rui Pinto est arrêté à Budapest sur mandat portugais. La Hongrie accepte son extradition en appel le 14 mars, et il est remis au Portugal le 21 mars 2019.
Ce qu'on lui reproche tient en deux volets. D'abord, des intrusions dans les systèmes informatiques de plusieurs organisations, dont le Sporting Portugal et le fonds d'investissement Doyen Sports. Ensuite, une tentative d'extorsion : selon l'accusation, Doyen Sports aurait été sollicité pour verser entre 500 000 euros et un million d'euros en échange de l'arrêt des publications.
Sa défense, menée notamment par l'avocat français William Bourdon, le présente comme un lanceur d'alerte européen de premier plan. Il collabore alors avec le PNF depuis la fin 2018. Rui Pinto passe plus d'un an en détention provisoire à Lisbonne, puis en résidence surveillée. Sa coopération avec les enquêteurs, au Portugal comme dans plusieurs pays étrangers, pèse dans sa remise en liberté, environ un mois avant l'ouverture de son procès. Il est alors placé sous protection des témoins.
Lisbonne, septembre 2023 : quatre ans avec sursis
Le procès s'ouvre à Lisbonne le 4 septembre 2020. Rui Pinto est poursuivi pour 90 infractions. Le 11 septembre 2023, le tribunal central criminel de Lisbonne rend son jugement : Rui Pinto est condamné pour neuf infractions, à savoir cinq accès illégitimes à des systèmes informatiques, trois violations de correspondance et la tentative d'extorsion visant Doyen Sports. Il écope d'une peine unique de quatre ans de prison avec sursis.
Pourquoi neuf infractions sur 90 ? Parce qu'une grande partie des faits a été effacée par une loi d'amnistie adoptée au Portugal à l'occasion de la visite du pape François pour les Journées mondiales de la jeunesse, qui profitait aux auteurs jeunes au moment des faits. Son coaccusé, un avocat, est condamné à deux ans avec sursis pour sa participation à la tentative d'extorsion.
Le 7 janvier 2025, la cour d'appel de Lisbonne (Tribunal da Relação) confirme la condamnation et la peine de quatre ans avec sursis. Elle annule en revanche les indemnités que les deux condamnés devaient verser à Doyen Sports.
Le deuxième procès, et l'acquittement
L'histoire judiciaire ne s'arrête pas là. Le parquet portugais avait ouvert un second dossier, portant sur l'accès aux courriels de Benfica, de la ligue des clubs, de cabinets d'avocats, de magistrats et de l'administration fiscale. Le procès commence le 13 janvier 2025. Rui Pinto y répond de 241 infractions : 201 accès illégitimes qualifiés, 22 violations de correspondance aggravées et 18 dommages informatiques.
Le 29 avril 2026, le tribunal central criminel de Lisbonne l'acquitte de tout. Les juges estiment l'accusation nulle : selon eux, il était poursuivi une seconde fois pour des faits relevant déjà du premier procès, en violation de la Constitution portugaise et de la Convention européenne des droits de l'homme, et ses droits de la défense n'ont pas été respectés. Le parquet conteste cette lecture et fait appel devant la cour d'appel de Lisbonne, recours déposé début juin 2026. À la date de cet article, aucune décision d'appel n'a été rendue publique à notre connaissance. Rui Pinto est donc condamné, en appel, dans le premier dossier, et acquitté, de façon non définitive, dans le second.
Ce que la FIFA a changé depuis
Ce que Football Leaks a montré, c'est d'abord le secret : des commissions invisibles et des accords annexes que personne ne déclarait. Le Règlement FIFA sur les agents de football, en vigueur dans sa version actuelle depuis le 1er janvier 2025, fait de la transparence un objectif affiché. L'article 1 cite parmi ses buts l'amélioration de la transparence financière et administrative.
Ce que dit le règlement. L'agent dépose sur la plateforme de la FIFA, dans les 14 jours, chaque accord de représentation conclu, amendé ou résilié, tout autre accord passé avec un client, les informations sur chaque indemnité de service payée, tout arrangement de partage de revenus avec un autre agent et tout règlement amiable (art. 16 al. 2 j). S'il exerce via une agence, il déclare sa structure de propriété, ses actionnaires et ses employés dans les 14 jours suivant la première transaction, puis tout changement dans les 30 jours (art. 16 al. 2 k). Côté club, les informations de chaque transfert international et les accords conclus avec un agent sont saisis dans TMS dans les 14 jours (art. 18 al. 1 f). La FIFA rend publics les noms des agents, leurs clients, les services fournis, les sanctions et le détail des transactions, montants des indemnités compris (art. 19). Enfin, toute indemnité de service doit passer par la Chambre de compensation de la FIFA (art. 14 al. 13), dont le règlement se donne pour objectif d'améliorer la transparence financière du système des transferts et de prévenir la fraude (art. 1.2 du Règlement de la Chambre de compensation).
Contexte à manier avec prudence : selon les informations disponibles en 2026, après une injonction du tribunal de Dortmund, en Allemagne, le Conseil de la FIFA a suspendu dans le monde entier plusieurs de ces règles, dont la publication et le passage par la Chambre de compensation, dans l'attente d'une décision de la Cour de justice de l'Union européenne. Le texte officiel, lui, ne mentionne pas cette suspension, et c'est lui qu'on te demande de connaître. Pour le détail de l'argent qui circule entre agents et clubs, lis notre article sur la rémunération de l'agent et notre guide de la Chambre de compensation.
Et toi, tu aurais répondu quoi ? Une agente titulaire de la licence FIFA signe un accord de représentation avec un joueur, dans le cadre d'un transfert international. Selon le Règlement FIFA sur les agents, dans quel délai doit-elle le déposer sur la plateforme ? A. 7 jours suivant la conclusion. B. 14 jours suivant la conclusion. C. 30 jours suivant la conclusion. D. Aucun dépôt n'est exigé : l'accord reste confidentiel entre les parties.
Bonne réponse : B. L'article 16 al. 2 j impose le dépôt de l'accord de représentation dans les 14 jours suivant sa conclusion, son amendement ou sa résiliation. Le piège est la C : 30 jours, c'est le délai pour déclarer un changement dans la structure d'une agence (art. 16 al. 2 k), pas pour un accord. La D décrit précisément le monde que Football Leaks a mis au jour, et que le règlement a voulu refermer.
Ce qu'un futur agent retient de tout ça tient en deux points. Le premier relève de l'examen : le règlement FIFA est plein de délais de 14 jours, et c'est en les associant chacun à une obligation précise que tu évites de les confondre le jour J. Le second relève du métier. Tout ce que tu signes peut un jour être lu par d'autres, que ce soit par la voie normale d'une publication réglementaire ou par une fuite. Écrire tes accords comme s'ils devaient être publiés reste la meilleure protection.
Pour une autre enquête judiciaire qui a secoué le football, lis l'histoire du Footbelgate. Le règlement sur les agents est au programme de l'examen de la licence FIFA. Et si tu veux savoir où tu en es sur ces délais, fais le quiz gratuit ou lance l'essai gratuit de la plateforme.
Sources
- European Investigative Collaborations, « Football Leaks » (publication du 2 décembre 2016, volume de la fuite, partenaires)
- The Black Sea (membre d'EIC), « What is Football Leaks? » (remises de 2016 et 2018 au Spiegel)
- Eurojust, 19 février 2019, « Football Leaks » press briefing (enquête du PNF ouverte en décembre 2016)
- franceinfo, 21 mars 2019, extradition de Rui Pinto au Portugal
- Euronews, 4 septembre 2020, ouverture du procès à Lisbonne
- France 24 (AFP), 11 septembre 2023, condamnation de Rui Pinto
- ICIJ, septembre 2023, quatre ans avec sursis et amnistie
- Observador, 7 janvier 2025, la cour d'appel de Lisbonne confirme la condamnation (en portugais)
- Observador, 29 avril 2026, acquittement dans le second procès (en portugais)
- Observador, 5 juin 2026, recours du parquet (en portugais)
- UEFA, 13 juillet 2020, déclaration après la sentence du TAS dans l'affaire Manchester City
- Sky Sports, juillet 2020, motifs de la sentence du TAS
- FIFA, Règlement sur les agents de football et Règlement de la Chambre de compensation (portail juridique de la FIFA)
Questions fréquentes
Qu'est-ce que Football Leaks ?
C'est une fuite de documents confidentiels du football professionnel, lancée en 2015 par un site anonyme puis exploitée à partir de décembre 2016 par le réseau de médias European Investigative Collaborations, dont Der Spiegel et Mediapart. Une première série portait sur 18,6 millions de documents, une seconde, en 2018, sur plus de 70 millions.
Rui Pinto a-t-il été condamné ?
Oui, dans le premier dossier. Le 11 septembre 2023, le tribunal de Lisbonne l'a condamné à quatre ans de prison avec sursis pour neuf infractions, dont une tentative d'extorsion. La cour d'appel de Lisbonne a confirmé la peine le 7 janvier 2025. Dans un second dossier, il a été acquitté le 29 avril 2026, décision contre laquelle le parquet a fait appel.
Un agent FIFA doit-il déclarer ses contrats ?
Oui. Il dépose sur la plateforme de la FIFA, dans les 14 jours, chaque accord de représentation conclu, amendé ou résilié, ses autres accords avec un client et les informations sur les indemnités payées (art. 16 al. 2 j du Règlement FIFA sur les agents).
Les commissions des agents sont-elles publiques ?
Le Règlement FIFA sur les agents prévoit que la FIFA publie le détail des transactions impliquant des agents, montants des indemnités compris (art. 19). Selon les informations disponibles en 2026, cette publication fait partie des règles suspendues par la FIFA dans l'attente d'une décision de la Cour de justice de l'Union européenne.
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