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1er juillet 2016, dans le nord du Piémont. La police arrête seize personnes soupçonnées d'appartenir à une cellule de la 'Ndrangheta, la mafia calabraise. Parmi les pistes suivies par le parquet antimafia de Turin, il y en a une qui ne ressemble à aucune autre : des billets de match de la Juventus, achetés au club et revendus au prix fort dans la tribune la plus chaude du stade. Six jours plus tard, un ancien chef ultra, entendu la veille par les enquêteurs, est retrouvé mort au pied d'un viaduc. L'affaire remontera jusqu'au bureau du président du club le plus titré d'Italie.
Une cellule calabraise dans la Curva
L'enquête s'appelle « Alto Piemonte ». Elle vise une cellule rattachée au clan Pesce-Bellocco, originaire de Rosarno, en Calabre, installée dans le nord de la région. Au milieu du dossier, deux noms reviennent : Saverio Dominello et son fils Rocco. Selon les enquêteurs, ils sont à l'origine d'un groupe d'ultras apparu au printemps 2013 dans la Curva Scirea du Juventus Stadium.
Pourquoi un clan mafieux s'intéresserait-il à une tribune de foot ? Pour l'argent, d'abord. D'après l'enquête, des membres de l'organisation obtenaient des billets en s'adressant au personnel du club, puis les revendaient au marché noir. Sur certains matchs, la presse italienne a rapporté que le prix pouvait être multiplié par cinq. Et pour le contrôle, ensuite : dans une curva, celui qui tient les billets tient aussi les gens.
En novembre 2016, le parquet boucle son enquête. Aucun dirigeant de la Juventus n'y est mis en cause pénalement. Mais le procureur fédéral de la Fédération italienne de football (FIGC) se fait communiquer les pièces. Sa question à lui n'est pas pénale : comment ces billets sont-ils sortis du club ?
Des billets contre le calme en tribune
La réponse tient en un mot que les juges sportifs reprendront : l'ordre public. Pendant des années, des supporters organisés ont obtenu des billets et des abonnements en quantité, au-delà des limites fixées par les règles. En échange, la tribune restait calme. Une partie de ces places finissait revendue.
Ce qui change à Turin, c'est qui se trouvait au bout de la chaîne. Selon la justice italienne, la 'Ndrangheta s'était glissée dans le circuit comme intermédiaire et garante de cette revente, et se servait au passage.
Le dossier devient public, et la pression monte. Le procureur fédéral poursuit Andrea Agnelli, président de la Juventus, devant la justice sportive. Le 18 mai 2017, Agnelli est entendu par la commission parlementaire antimafia, à Rome. Il y affirme n'avoir jamais rencontré Rocco Dominello seul et n'avoir jamais reçu de menaces des ultras.
Fossano, 7 juillet 2016
Retour en juillet 2016. Raffaello Bucci a été l'une des figures des Drughi, un groupe historique de la curva bianconera. Puis il est passé de l'autre côté de la barrière : il travaillait pour la Juventus dans les relations avec les supporters.
Le 6 juillet 2016, il est entendu par le parquet antimafia de Turin comme personne informée des faits, sans être mis en cause. Le lendemain, 7 juillet, son corps est retrouvé sous un viaduc de l'autoroute Turin-Savone, près de Fossano, dans la province de Cuneo.
La mort est d'abord traitée comme un suicide. Ses proches n'y croient pas. À la demande de son ancienne compagne, l'enquête est rouverte, et le corps est exhumé le 1er avril 2019 pour une nouvelle autopsie. Les investigations envisagent l'homicide. En mars 2021, le parquet de Cuneo demande le classement : faute d'éléments suffisants, personne n'est mis en cause. Les circonstances de sa mort n'ont jamais été établies par la justice.
Agnelli face aux juges du football
Le 25 septembre 2017, le tribunal fédéral national de la FIGC rend sa décision. Le procureur fédéral avait requis deux ans et demi d'interdiction contre le président. Le tribunal retient une violation du devoir de loyauté sportive et des règles sur les rapports avec les supporters, articles 1bis et 12 du code de justice sportive italien de l'époque.
Sur les faits, les juges estiment que la Juventus a vendu aux ultras des billets au-delà des limites réglementaires pendant environ cinq saisons, de 2011-2012 à 2015-2016, pour maintenir l'ordre dans les secteurs qu'ils occupaient. Ils jugent aussi que le président ne pouvait pas l'ignorer et qu'il a facilité, en quelque sorte approuvé, ou du moins pas empêché ces pratiques.
Sur la mafia, en revanche, la décision est nette, et c'est le point à garder en tête. Le tribunal écarte toute conscience de la part d'Agnelli d'avoir eu affaire à une personne liée au crime organisé. Ses contacts avec Rocco Dominello ont été, selon les juges, sporadiques et surtout inconsapevoli : sans connaissance de son rôle criminel présumé. Dominello s'était présenté à lui comme un supporter déférent. Andrea Agnelli n'a par ailleurs jamais été poursuivi pénalement dans l'enquête Alto Piemonte.
La sanction de première instance : un an d'interdiction de représenter le club dans les activités officielles et 20 000 euros d'amende pour le président, 300 000 euros d'amende pour la Juventus. Trois autres dirigeants ou anciens dirigeants sont suspendus.
Le 18 décembre 2017, la cour fédérale d'appel tranche les recours du club et du procureur. Pour Agnelli, l'interdiction prend fin le jour même, remplacée par une amende de 100 000 euros : moins de trois mois d'inhibition au lieu d'un an. Pour le club, l'amende monte à 600 000 euros, et le premier match à domicile de Serie A de 2018 se joue avec la tribune sud vide. Les sanctions de deux dirigeants sont annulées, celle d'un troisième confirmée. Le procureur fédéral dénonce un précédent dangereux, une sanction « monétisée ».
Le rapport antimafia, puis la Cassation
Quatre jours plus tôt, le 14 décembre 2017, la commission parlementaire antimafia avait approuvé à l'unanimité sa « Relation sur mafia et football ». Le document ne parle pas que de Turin : il passe en revue plusieurs clubs de Serie A et de Serie B et décrit des liens étroits entre criminalité organisée et franges violentes de supporters. Dans certains cas, écrit la commission, des chefs ultras appartiennent à des familles mafieuses ou y sont liés.
Pour Turin, le constat est sans détour : la 'Ndrangheta s'est insérée comme intermédiaire et garante dans le bagarinaggio, la revente sauvage de billets, organisé par des ultras de la Juventus. Le rapport rappelle aussi qu'aucun dirigeant du club n'a été poursuivi pénalement. Il décrit des groupes organisés qui font pression sur leur club tout en se posant en garants de l'ordre dans le stade.
Le 19 avril 2019, la Cour de cassation italienne rend définitives les condamnations de Saverio et Rocco Dominello pour association mafieuse. La peine exacte doit encore être recalculée, car un épisode de tentative d'homicide est renvoyé devant une autre cour. Selon la presse italienne, la Cour confirme sur le fond que des clans contrôlaient des groupes d'ultras de la Juventus pour se partager les revenus de la revente de billets.
Entre-temps, le club a changé de pied. Il supprime des avantages accordés aux groupes organisés, et un de ses responsables porte plainte. Le 16 septembre 2019, l'opération baptisée « Last Banner » aboutit à l'arrestation de douze chefs ultras, soupçonnés d'association de malfaiteurs et d'extorsion aggravée contre la Juventus. Cette fois, dans le dossier pénal, le club est dans le camp des plaignants. Andrea Agnelli déclare alors que le club avait été contraint de céder aux demandes des groupes.
Les règlements du football, en Italie comme en France, font d'ailleurs peser sur le club la responsabilité de ce qui se passe dans son stade.
Ce que disent les textes que tu vas réviser
Ce que dit le règlement. Au niveau FIFA, les clubs et les associations peuvent être tenus responsables du comportement de leurs supporters, même s'ils prouvent l'absence de toute faute ou négligence (art. 8 al. 1 du Code disciplinaire de la FIFA). Ils sont chargés de l'ordre et de la sécurité avant, pendant et après les matchs, dans le stade et à ses abords (art. 17 al. 1), et répondent du comportement inapproprié de leurs supporters, comme le jet d'objets, l'usage d'engins pyrotechniques ou le vandalisme, même sans négligence dans l'organisation (art. 17 al. 2). En France, le club recevant, organisateur, est responsable des faits commis par les spectateurs, mais le club visiteur répond des faits de ses propres supporters ; l'organe disciplinaire tient compte des mesures prises par le club pour prévenir et faire cesser les désordres (Règlements généraux de la FFF, annexe 2, art. 2.1 b).
Côté Ligue, chaque club professionnel gère la billetterie de ses matchs à domicile et doit désigner un responsable de billetterie, qui travaille en tenant compte des impératifs de sécurité (art. 111 du Règlement administratif de la LFP). Chaque club doit aussi désigner un référent supporters, titulaire d'une licence Dirigeant, chargé du dialogue avec les supporters et de la médiation en cas de conflit (art. 114). Relis ces deux articles en pensant à Turin : le dialogue avec la tribune y devient une mission confiée à des personnes désignées, encadrée par écrit.
Le Code disciplinaire FIFA fait partie des 15 textes de l'épreuve spécifique. Pour le travailler en profondeur, tu as notre fiche sur le Code disciplinaire FIFA.
Ce qu'un futur agent doit en retenir
Toi, tu ne géreras pas de billetterie. Mais le métier d'agent se joue dans le même milieu, avec les mêmes tentations et les mêmes fréquentations. Les règlements ont donc prévu des verrous d'honorabilité.
Côté FIFA, un candidat à la licence ne doit jamais avoir été reconnu coupable dans une procédure pénale portant notamment sur le crime organisé, la corruption, le blanchiment d'argent ou la fraude. Et ce critère s'applique au moment de la demande comme après l'obtention de la licence (art. 5 al. 1 a ii du Règlement FIFA sur les agents de football). Côté FFF, nul ne peut obtenir ni détenir la licence d'agent sportif s'il a été l'auteur de faits ayant donné lieu à une condamnation pénale pour agissements contraires à l'honneur, à la probité ou aux bonnes mœurs (art. 3.1, 6° du Règlement des agents sportifs FFF). Pour le détail du texte, lis notre article sur le Règlement des agents sportifs FFF.
Retiens aussi ceci : la justice sportive a sanctionné un président sans lui reprocher de liens mafieux, pour des pratiques contraires aux règles. Dans ton futur métier, un arrangement « pour avoir la paix » avec un intermédiaire douteux reste un manquement, même si tu ignores qui il est vraiment. Vérifier avec qui tu travailles fait partie du travail, comme tu le verras dans notre article sur le métier d'agent au quotidien.
Et toi, tu aurais répondu quoi ? En France, lors d'un match de championnat, des supporters du club visiteur allument des fumigènes dans leur tribune. Selon l'annexe 2 des Règlements généraux de la FFF, qui répond de ces faits ? A. Le club recevant seul, puisqu'il organise la rencontre. B. Le club visiteur, responsable des faits commis par ses supporters. C. Personne, si le club visiteur démontre qu'il n'a commis aucune faute. D. Uniquement les supporters identifiés, à titre individuel.
Bonne réponse : B. L'article 2.1 b de l'annexe 2 pose un principe (le club recevant, organisateur, répond des faits des spectateurs) puis une exception : le club visiteur ou jouant sur terrain neutre est responsable des faits commis par ses supporters. La A oublie cette exception, et le mot « seul » la rend fausse. La C se trompe de logique : le texte parle d'une obligation de résultat en matière de sécurité, et les mesures prises par le club servent à mesurer la sanction, pas à l'effacer. La D oublie que le texte vise le club. Pour t'entraîner sur ce type de piège, fais le quiz gratuit, ou lance-toi dans l'essai gratuit de la plateforme.
Et si les coulisses te plaisent, relis l'affaire Tevez à West Ham : une autre histoire où ce qui se passait hors du terrain a fini par s'écrire dans les règlements.
Sources
- Il Fatto Quotidiano, 19 novembre 2016, clôture de l'enquête « Alto Piemonte » (arrestations du 1er juillet 2016)
- Il Fatto Quotidiano, 1er avril 2019, portrait de Raffaello Bucci et exhumation
- Cuneodice.it, mars 2021, demande de classement de l'enquête sur la mort de Raffaello Bucci
- Sky Sport Italia, 18 mai 2017, audition d'Andrea Agnelli devant la commission antimafia
- Il Post, 26 septembre 2017, la décision du tribunal fédéral national expliquée
- Il Fatto Quotidiano, 25 septembre 2017, sanctions de première instance
- FIGC, 18 décembre 2017, décision de la Corte federale d'appello
- Calcio e Finanza, 18 décembre 2017, la décision d'appel et la réaction du procureur fédéral
- Chambre des députés, Doc. XXIII n. 31 : « Relazione su mafia e calcio », commission parlementaire antimafia, 14 décembre 2017
- Il Fatto Quotidiano, 19 avril 2019, la Cour de cassation confirme les condamnations pour association mafieuse
- ANSA, 16 septembre 2019, opération « Last Banner » : douze chefs ultras arrêtés
- FIFA, Code disciplinaire (édition janvier 2027) et Règlement sur les agents de football (portail juridique de la FIFA)
Questions fréquentes
Andrea Agnelli a-t-il été reconnu lié à la 'Ndrangheta ?
Non. Le tribunal fédéral de la FIGC a écarté toute conscience de sa part d'avoir eu affaire à une personne liée au crime organisé, et il n'a jamais été poursuivi pénalement dans l'enquête Alto Piemonte. Il a été sanctionné pour la vente de billets aux ultras au-delà des limites réglementaires.
Quelle sanction a finalement reçu le président de la Juventus ?
En première instance, le 25 septembre 2017 : un an d'interdiction et 20 000 euros d'amende. En appel, le 18 décembre 2017 : fin de l'interdiction le jour même et amende portée à 100 000 euros. La Juventus a écopé de 600 000 euros d'amende et d'un match avec la tribune sud fermée.
Un club est-il responsable de ses supporters même sans faute ?
Au niveau FIFA, oui : le Code disciplinaire prévoit que le club peut être tenu responsable du comportement de ses supporters même s'il prouve l'absence de faute ou de négligence (art. 8 al. 1 et art. 17 al. 2). En France, l'annexe 2 des Règlements généraux de la FFF pose une obligation de résultat en matière de sécurité.
Une condamnation pénale empêche-t-elle de devenir agent ?
Cela dépend de l'infraction. Le Règlement FIFA exclut notamment les personnes reconnues coupables de crime organisé, de corruption, de blanchiment ou de fraude (art. 5). Le Règlement FFF exclut toute personne condamnée pour des agissements contraires à l'honneur, à la probité ou aux bonnes mœurs (art. 3.1, 6°).
Les coulisses
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