Sommaire · 10 parties
Février 2015. Lassana Diarra, passé par Chelsea, Arsenal et le Real Madrid, n'a plus joué un match officiel depuis l'été précédent. Un club belge, le Sporting de Charleroi, veut l'engager. Il pose une seule vraie condition : qu'on lui garantisse par écrit qu'il ne paiera rien au Lokomotiv Moscou. Personne ne signe cette garantie, et le transfert ne se fait pas. Neuf ans plus tard, cette lettre restée sans réponse finit à Luxembourg, devant la Cour de justice de l'Union européenne, et oblige la FIFA à revoir le cœur de son règlement des transferts.
Moscou, août 2014 : le contrat qui casse
Le 20 août 2013, Lassana Diarra signe un contrat de quatre ans avec le Lokomotiv Moscou. Un an plus tard, presque jour pour jour, tout s'arrête. Le 22 août 2014, le club russe résilie le contrat en reprochant au joueur son comportement. Selon la presse, le conflit est né d'une forte baisse de salaire refusée par le joueur.
Le 15 septembre 2014, le Lokomotiv saisit la Chambre de résolution des litiges de la FIFA (elle fait aujourd'hui partie du Tribunal du football). Il réclame 20 millions d'euros au joueur pour rupture de contrat sans juste cause. Le 18 mai 2015, la Chambre lui donne en partie raison et condamne Diarra à payer 10,5 millions d'euros. Le joueur fait appel devant le Tribunal arbitral du sport, qui confirme la décision le 27 mai 2016 : pour le TAS, le club avait une juste cause de rompre.
Charleroi, février 2015 : l'offre sous conditions
Le 19 février 2015, le Sporting du Pays de Charleroi fait une offre au joueur, sous deux conditions cumulatives : qu'il soit enregistré en bonne et due forme, et qu'on confirme par écrit, sans condition, que le club belge ne pourra pas être tenu, avec lui, de payer l'indemnité due au Lokomotiv.
La prudence de Charleroi s'explique par le règlement de l'époque. Quand un joueur rompait son contrat sans juste cause, son nouveau club était solidairement responsable de l'indemnité due à l'ancien. Il pouvait aussi, dans certains cas, écoper d'une interdiction de recruter. Et l'association nationale de l'ancien club devait refuser de délivrer le certificat international de transfert (CIT) tant qu'un litige sur la rupture était en cours.
Le 20 février 2015, le joueur demande ces garanties à la FIFA et à l'Union belge (URBSFA). La FIFA répond que seuls ses organes de décision appliquent le règlement. L'Union belge répond qu'elle ne peut pas enregistrer le joueur sans le CIT, qui devait venir de la fédération russe. Le 24 juillet 2015, après un an sans jouer, Diarra signe finalement à l'Olympique de Marseille.
De Charleroi à Luxembourg : le procès belge
Le 9 décembre 2015, il assigne la FIFA et l'Union belge devant le tribunal de commerce du Hainaut, à Charleroi. Il leur réclame 6 millions d'euros pour le préjudice causé par l'échec de son transfert. Le 19 janvier 2017, le tribunal lui donne raison sur le principe et lui accorde une provision.
La FIFA fait appel. Devant la cour d'appel de Mons, la question devient celle de la compatibilité des règles de la FIFA avec le droit européen. En 2022, la cour d'appel interroge la Cour de justice de l'Union européenne, qui interprète le droit de l'Union et laisse le juge national trancher le litige.
4 octobre 2024 : l'arrêt C-650/22
La réponse tombe le 4 octobre 2024. La Cour juge que l'ensemble des règles en cause est contraire au droit de l'Union, sur deux terrains.
Le premier est la libre circulation des travailleurs (article 45 du traité sur le fonctionnement de l'UE). Selon la Cour, ces règles font peser sur le joueur et sur le club qui veut l'engager des risques juridiques importants, des risques financiers imprévisibles et potentiellement très élevés, et des risques sportifs majeurs. Pris ensemble, ils freinent les transferts internationaux. L'objectif de stabilité des effectifs est légitime, mais ces règles semblent aller au-delà du nécessaire, sous réserve de vérification par la cour d'appel de Mons.
Le second est le droit de la concurrence (article 101). La Cour estime que ces règles ont pour objet de restreindre, voire d'empêcher, la concurrence entre clubs européens qui voudraient recruter des joueurs sous contrat ailleurs. Elle les compare à un accord de non-débauchage entre employeurs.
La FIFA souligne que l'arrêt ne remet en question que deux paragraphes de deux articles de son règlement. La FIFPRO, syndicat mondial des joueurs, y voit une décision qui va changer le paysage du football professionnel. Des commentateurs parlent de « Bosman 2.0 », en écho à l'arrêt de 1995 que nous racontons ici.
La riposte de la FIFA : un cadre provisoire, puis une réforme
La FIFA n'attend pas la fin du procès belge. Le 22 décembre 2024, le Bureau du Conseil adopte un cadre réglementaire provisoire, annoncé par la circulaire n° 1917 du lendemain et en vigueur dès le 1er janvier 2025.
Ce cadre provisoire change trois choses qui répondent directement à l'affaire. La responsabilité solidaire du nouveau club ne joue plus automatiquement : il faut établir qu'il a incité le joueur à rompre. La présomption d'incitation, qui pesait sur le nouveau club pour la sanction sportive, disparaît : c'est l'ancien club qui doit prouver l'incitation. Enfin, la procédure du CIT est simplifiée pour empêcher une fédération de le refuser. L'ancienne association a 72 heures pour le délivrer ; sans réponse, la nouvelle peut enregistrer le joueur. La FIFA l'écrit noir sur blanc : un litige contractuel en cours ne pourra jamais bloquer le certificat.
Viennent ensuite dix-huit mois de discussions avec les syndicats de joueurs, les clubs et les ligues. En août 2025, le joueur relance son action en Belgique et réclame désormais 65 millions d'euros. Le 8 juin 2026, la FIFA annonce un accord global avec Lassana Diarra, qui met fin à toutes les procédures entre eux. Dans sa déclaration, elle précise qu'elle ne reconnaît aucune responsabilité et n'a versé aucune indemnité. Deux jours plus tard, le 10 juin 2026, le Bureau du Conseil approuve les amendements définitifs du RSTJ, présentés dans la circulaire n° 1970 du 1er septembre 2026. Ils entrent en vigueur le 1er janvier 2027.
Ce que dit le RSTJ de janvier 2027
C'est l'édition au programme de la session 2026-2027.
Ce que dit le règlement. Le CIT se délivre sans condition, gratuitement et sans limite temporelle, et toute disposition contraire est nulle (art. 9 RSTJ). L'ancienne association a cinq jours calendaires, à compter de la réception de la demande, pour le délivrer. Elle peut signaler que l'ancien club entend faire valoir des droits financiers contre le joueur ou le nouveau club, mais cette mention n'a aucune incidence sur l'enregistrement du joueur. Sans réponse dans les cinq jours, la nouvelle association peut enregistrer le joueur, et la FIFA peut, à titre exceptionnel, autoriser l'enregistrement sous un jour ouvrable pour éviter un préjudice irréparable au joueur (annexe 3, art. 11). Côté indemnité, les parties peuvent la fixer à l'avance, sans réciprocité obligatoire ; le Tribunal du football peut réduire une indemnité excessive, et pour un joueur dont la rémunération annuelle fixe ne dépasse pas USD 150 000, l'accord doit lui garantir au moins la valeur résiduelle du contrat, sauf circonstances exceptionnelles (art. 17 al. 1). Le nouveau club n'est solidairement responsable que s'il est établi, selon la prépondérance des probabilités, qu'il a incité le joueur à rompre (art. 17 al. 9). L'incitation est présumée si le joueur signe dans les 45 jours suivant la rupture, mais le nouveau club peut renverser cette présomption (art. 17 al. 11).
Remarque ce retour de la présomption, sous une forme nouvelle : limitée dans le temps (45 jours) et réfutable devant le Tribunal du football. Le calcul de l'indemnité a lui aussi été réécrit. Sans indemnité convenue, la partie lésée a droit à une indemnisation intégrale, avec en principe un plancher : la valeur résiduelle du contrat rompu, qui ne peut être écartée que dans des circonstances exceptionnelles (art. 17).
Les sanctions sportives n'ont pas disparu, elles sont graduées. Pendant la période protégée, le club qui rompt s'expose à une échelle qui va de la mise en garde avec amende à l'interdiction d'enregistrer pendant deux périodes entières et consécutives, avec une période de récidive de deux ans. Le nouveau club qui a incité à la rupture pendant cette période est interdit d'enregistrement pendant deux périodes entières et consécutives (art. 17 al. 10). Le joueur, lui, risque quatre mois de suspension en matchs officiels, six en cas de circonstances aggravantes (art. 17 al. 12). La période protégée va de quatre saisons (signature avant 23 ans) à une saison (à partir de 32 ans) (définition 7).
Dernier détail qui tombe facilement en QCM : l'article 17 al. 1 (indemnité convenue) et l'article 21bis (part du joueur dans l'indemnité de transfert) ne s'appliquent qu'aux contrats conclus après l'entrée en vigueur du nouveau RSTJ, selon la circulaire n° 1970. Le tableau complet des nouveautés est dans notre fiche sur le RSTJ.
Ce que l'affaire change pour un agent
Mets-toi à la place de l'agent de Diarra en février 2015 : un club preneur, et un règlement qui transforme chaque recruteur en garant d'une dette de 10,5 millions. Aujourd'hui, le certificat ne sert plus de verrou et la solidarité du nouveau club dépend de son rôle dans la rupture. Le délai de 45 jours crée une présomption d'incitation contre le club qui signe vite un joueur qui vient de rompre. Et le Règlement FIFA sur les agents de football t'interdit d'approcher un joueur, de négocier ou de faciliter des discussions, y compris par une déclaration dans les médias, dans le but de l'amener à rompre son contrat sans juste cause (art. 16). Pousser un client à casser son contrat, c'est l'exposer, lui et son futur club, tout en jouant ta licence. Pour le reste de tes obligations, lis notre guide de la licence d'agent FIFA.
Et toi, tu aurais répondu quoi ? Selon le RSTJ édition janvier 2027, un joueur professionnel rompt son contrat et s'engage avec un club d'un autre pays. Son ancien club conteste la rupture et saisit le Tribunal du football. La nouvelle association demande le CIT. Que se passe-t-il ? A. L'ancienne association doit refuser le CIT tant que le Tribunal du football n'a pas statué sur la rupture. B. L'ancienne association doit délivrer le CIT dans les cinq jours calendaires ; elle peut signaler les prétentions financières de l'ancien club, sans effet sur l'enregistrement. C. L'ancienne association a 72 heures pour délivrer le CIT, faute de quoi le transfert est annulé. D. Le nouveau club devient automatiquement solidairement responsable de l'indemnité due à l'ancien club.
Bonne réponse : B. C'est la règle de l'annexe 3, art. 11, et l'article 9 impose un CIT délivré sans condition. La A décrit l'ancien système, celui qui a bloqué Diarra. La C mélange deux choses : 72 heures était le délai du cadre provisoire de 2025, et le silence de l'ancienne association permettait déjà l'enregistrement, pas une annulation. La D est fausse depuis la réforme : la solidarité suppose qu'il soit établi que le nouveau club a incité à la rupture (art. 17 al. 9), avec une présomption réfutable si la signature intervient dans les 45 jours (art. 17 al. 11).
Réviser l'article 17 sans se perdre
Garde une image : une offre posée sur une table, et un certificat qui n'arrive jamais. Depuis la réforme, le certificat arrive en cinq jours et le litige se règle à part, devant le Tribunal du football. Retiens l'ordre du texte : indemnité convenue, calcul sans accord, solidarité du nouveau club, sanctions des clubs, présomption des 45 jours, sanction du joueur.
L'édition 2027 a réécrit presque chaque ligne de l'article 17 : c'est le genre de chapitre qu'on retient en se testant. Commence par le quiz gratuit pour voir où tu en es, ou lance l'essai gratuit de la plateforme.
Sources
- Cour de justice de l'Union européenne, communiqué de presse n° 172/24 du 4 octobre 2024, arrêt dans l'affaire C-650/22, FIFA
- EUR-Lex, arrêt de la Cour du 4 octobre 2024, FIFA contre BZ, C-650/22 (texte intégral)
- Football Legal, « The Lassana Diarra case: the CAS confirmed the decision of the FIFA DRC » (sentence TAS 2015/A/4094 du 27 mai 2016)
- ESPN, juillet 2015, « Lassana Diarra signs Marseille Ligue 1 after year out »
- Sky Sports, 4 octobre 2024, réactions de la FIFA et de la FIFPRO à l'arrêt
- FIFA, circulaire n° 1917 du 23 décembre 2024, cadre réglementaire provisoire
- FIFA, décembre 2024, « Bureau of the Council adopts interim regulatory framework concerning RSTP »
- Toute l'Europe, août 2025, « Après un arrêt de la CJUE, un ancien joueur de l'équipe de France réclame 65 millions d'euros à la Fifa »
- L'Avenir (avec l'AFP), 8 juin 2026, accord entre Lassana Diarra et la FIFA
- ESPN, 8 juin 2026, « Lassana Diarra settles FIFA case without payment »
- FIFA, portail juridique : Règlement du Statut et du Transfert des Joueurs (édition janvier 2027), circulaire n° 1970 du 1er septembre 2026 et Règlement sur les agents de football
Questions fréquentes
Qu'a jugé la Cour de justice de l'UE dans l'affaire Diarra ?
Le 4 octobre 2024 (affaire C-650/22), la Cour a jugé que les règles de la FIFA sur la responsabilité solidaire du nouveau club, les sanctions sportives contre ce club et le refus du certificat international de transfert en cas de litige sont contraires à la libre circulation des travailleurs et au droit de la concurrence de l'Union, sous réserve de vérification par la cour d'appel de Mons.
Une fédération peut-elle aujourd'hui bloquer le CIT d'un joueur en litige avec son club ?
Non. Dans le RSTJ de janvier 2027, le CIT est délivré sans condition (art. 9) et dans les cinq jours calendaires suivant la demande. L'ancienne association peut signaler les prétentions financières de l'ancien club, sans effet sur l'enregistrement, et son silence permet à la nouvelle association d'enregistrer le joueur (annexe 3, art. 11).
Le nouveau club paie-t-il l'indemnité quand un joueur rompt son contrat sans juste cause ?
Seulement s'il est établi, selon la prépondérance des probabilités, qu'il a incité le joueur à rompre (art. 17 al. 9 RSTJ). L'incitation est présumée si le joueur signe chez lui dans les 45 jours suivant la rupture, mais le club peut renverser cette présomption (art. 17 al. 11).
L'affaire Diarra est-elle terminée ?
Entre le joueur et la FIFA, oui : le 8 juin 2026, la FIFA a annoncé un accord global mettant fin à leurs procédures, sans reconnaissance de responsabilité ni indemnité versée, selon sa déclaration.
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